LECTURES

© Sanika V, Unsplash | @sanikavartak

Ses yeux courent,

ses pensées volent.

Son cœur danse.

Nous nous étions croisés, il y a quelques années, au cours de milongas ici et là. Puis le temps et ses aléas nous ont gardé éloignés. Au gré d’une rencontre à Genève, chez Pedro et Catherine, j’ai retrouvé Valérie Duramé. Et nous avons échangé, parlé de tango, bien sûr, de cet autre silence – pas celui de Gavito – qui sait aussi vous plonger dans le merveilleux imaginaire du tango.

A peu près une fois par mois, Valérie nous fait le plaisir de partager ici sa passion du tango et de la lecture, en nous présentant un ouvrage de son choix de cœur.

De très beaux moments de lecture en perspective et toute ma reconnaissance !

Manuel Puig - Le plus beau tango du monde 174 x 174

Avril 2022

Le plus beau tango du monde

Roman de Manuel Puig (1969). Traduit par Laure Guille-Bataillon en 1972.

Collection l’imaginaire, Gallimard

Le plus beau tango du monde

Dans ce roman aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature argentine, Manuel Puig invente une écriture de la réalité très originale et intéressante.

Ce titre magnifique “Le plus beau tango du monde” pourrait être la promesse d’un voyage dans l’univers du tango qui attirerait tous les amoureux de cette musique. On peut toutefois la considérer comme une supercherie de l’éditeur de langue française, le titre argentin étant “Boquitas Pintadas” que vous saurez traduire mieux que moi. L’action se déroule entre 1935 et 1968 en Argentine. Le tango est évoqué, dépeint au travers des paroles sentimentales de ses chansons.

L’histoire racontée est assez complexe, digne d’un roman-photo. Elle commence par la nécrologie du personnage principal, Jean-Charles Etcheparre, un jeune comptable emporté par la tuberculose. On comprend son existence, ses espérances au travers de ses rencontres avec les jeunes femmes qu’il a aimées: une veuve, une jeune fille blonde, une jeune fille brune; on la vit également par le regard de ses amis, de sa sœur, de sa mère. Ces personnages ont des goûts, des origines sociales, des aspirations personnelles. L’auteur nous en dépeint la vie argentine, leurs métiers et leurs misères, les mensonges et les drames, les contraintes sociétales, la réputation qu’il faut savoir préserver. Comme dans les romans sentimentaux, l’amour, la jalousie, mais aussi  le sexe, l’argent et la banqueroute sont des ingrédients incontournables.

L’exposition du récit étonne et interpelle, de par la manière dont les péripéties sont racontées. L’auteur renonce à la toute-puissance du narrateur, lui préférant une succession de textes de genres différents, découpés, assemblés et collés : le contenu de correspondances – fautes comprises, la description d’un album de photographies, un courrier du cœur, le rapport minutieux d’une journée donnée, des dialogues, des monologues, un agenda des saints, des rapports médicaux, les prédictions d’une gitane, l’énumération de noms…

Cette approche très déconcertante utilise les lieux communs et les clichés; elle nous permet – au travers de chacun de ces textes – d’effleurer les personnages auxquels finit par s’attacher. En cela, le processus de composition s’avère efficace.

L’écrivain feint de se retirer derrière l’exposition des matériaux préexistants.  Créateur original, il donne à chacun des chapitres le nom de “livraison” comme le ferait un artisan besogneux remettant à son client le fruit de son travail.

Le tango évoqué dans ce livre n’est pas celui sur lequel nous fantasmons ici en Europe. C’est le tango qui est chez lui, dans une ville d’Argentine. Une scène de bal est à peine évoquée. C’est normal, elle fait partie de la vie. Une épigraphe citant le couplet sentimental d’un tango donne sa couleur à chacun des chapitres. Ces refrains, familiers aux personnages, nous permettent de comprendre leurs points de vue, leurs rêves et leurs contextes de vie.

Valérie

2022.01 - Le billet de Valérie - Le tango d'Antonella

Janvier 2022

Le Tango d'Antonella

Album ou bande dessinée, créé par Magali Le Huche (2017).

Éditions Sarbacanes

Le Tango D’Antonella

Le tango d’Antonella  Album ou bande dessinée, crée par Magali Le Huche, édité aux éditions sarbacanes.

La charmante Antonella aime les oiseaux et danser le tango. Sa beauté est rendue plus exceptionnelle par une chevelure extraordinaire, dans laquelle les oiseaux peuvent se réfugier. Mais un jour Helmut tombe du ciel…

La belle Antonella vit à Buenos Aires et tous les soirs, elle va à la milonga coiffée d’un grand chignon dans lequel les oiseaux s’installent. Est-ce que les messieurs voudront danser avec elle, ou dansera-t-elle seule?

L’auteure nous offre un ouvrage très frais, entre album pour enfants et bande dessinée. Le dessin est vif et naïf. Le nombre des couleurs est limité : le bleu du ciel de Buenos Aires, le violet des fleurs de Jacaranda appelé aussi Flamboyant, un peu de brun, du blanc et du noir. Seule la très longue, volumineuse et magnifique chevelure d’Antonella est d’une couleur chaude : orange.

Un jour, Helmut, un aviateur, se pose sur l’arbre en face de chez elle. L’avion est un peu cassé. Ils se regardent, ils tombent amoureux. Mais Antonella a le vertige en avion, et Helmut ne danse pas bien le tango. Peuvent-ils vivre ensemble ou doivent-ils lâcher du lest ?

Composé de termes simples et répétitifs, on peut lire ce texte avec les enfants, mais j’avoue ne pas avoir d’alibi : je l’ai lu toute seule, et avec beaucoup de plaisir.

Bon, je ne vais quand même pas vous raconter la fin!

Ça vous tente?

Belle année 2022 et bonne lecture,

Valérie

2021.11 - Le Billet de Valérie - Libertango - Frédérique Deghelt

Novembre 2021

Libertango

Roman écrit par Frédérique Deghelt (2016). Réédité en format de poche dans la collection Babel.

Actes Sud

Libertango

Libertango roman écrit par Frédérique Deghelt, publié chez Actes Sud en 2016, réédité en format de poche dans la collection Babel.

Un artiste est-il un être qui a surmonté son handicap ? Frédérique Deghelt nous invite à découvrir la carrière et la vie de Luis, un chef d’orchestre symphonique. Né hémiplégique, sa vie est bouleversée par une rencontre magnifique avec Piazzolla.

L’auteure a choisi de nous présenter son personnage, à l’heure des bilans, après qu’il eut consacré toute sa vie à la musique. Avec lui, nous lisons les journaux qu’il écrivit quand il était étudiant. Nous assistons à ses rencontres avec Léa, une jeune cinéaste qui souhaite réaliser un portrait de lui.

Une rencontre peut-elle délier un génie qui ne demande qu’à s’exprimer ? Handicapé, Luis mène un combat contre les gens qui répugnent à accepter sa différence, y compris sa famille, et contre lui-même. Les rejets dont il a été victime depuis son enfance ont ancré en lui une colère profonde. Seule la musique est un refuge, il aime s’y blottir. Un soir, après avoir échoué à obtenir un travail, l’amertume et le dégout de soi l’emmènent sur les bords de Seine. Il entend un chant mélancolique, “au début j’ai cru que mon âme me distillait de la musique qui ressemblait à mon chagrin” dit-il. Le pied posé sur un pavé, un musicien jouait du bandonéon. C’est Piazzolla. Leur dialogue est extraordinaire. Luis se compare au tango : “Moi, je suis le résultat d’une pensée triste qui ne dansera jamais”.

 Piazzolla étudie avec la grande professeure Nadia Boulanger. C’est elle qui lui a fait comprendre que le tango, qu’il croyait être son handicap, était une partie de son identité, l’espace de liberté dans lequel il pouvait s’exprimer. Etudiant furtif au conservatoire, le talent de Luis se révèle peu à peu. Sa relation particulière avec la musique lui permet de devenir l’artiste qu’il était déjà, de diriger les plus belles œuvres du monde ; il devient chef des plus grands orchestres symphoniques.

 A chaque période de sa vie, la musique le sauve. Elle lui permet de se redresser face aux épreuves ; alors qu’il se met à faire des caprices de célébrité, à devenir insupportable, elle le recadre. Quand il prend conscience qu’il est en train de trahir son idéal, il décide de se rapprocher des personnes qui ont le plus besoin de musique. Il créé l’Orchestre du Monde, constitué de jeunes musiciens, souvent issus de milieux pauvres, venant de tous les continents.

 La belle écriture de Frédérique Deghelt nous offre des réflexions sur la musique, sur l’artiste et sur le handicap. Si on peut en suspendre la lecture pour prendre le temps de réfléchir, ce roman est passionnant, plein d’émotion, tourné vers la vie, vers la liberté. Vingt ans plus tard, Piazzolla et Luis se retrouvent. Piazzolla offre à son ami la partition de Libertango. “Hé, guapo, tu te souviens de ton handicap… ?”

 Bonne lecture,

 Valérie Duramé

 

Le Dictionnaire Passionné du Tango 174x174

Octobre 2021

Dictionnaire Passionné du Tango

Écrit par Gwen-Haël Denigot, Jean-Louis Mingalon et  Emmanuelle Honorin (2015).

Éditions du Seuil

Dictionnaire Passionné du Tango écrit par Gwen-Haël Denigot, Jean-Louis Mingalon et Emmanuelle Honorin, publié aux éditions du Seuil en 2015.

Que sait-on du tango en Suisse et en France ? Les trois auteurs de ce dictionnaire se sont associés pour nous offrir un ouvrage sur le tango, riche de plus de 200 articles, organisé par ordre alphabétique. Malgré ou grâce à cela, qui pourrait croire que le monde du Tango puisse être contenu dans un dictionnaire ? Vaste sujet.

Quel plaisir quand, enfant, on découvrait le Larousse de nos parents. En consultant studieusement cet énorme livre comme de bons élèves pour vérifier un mot, il n’était pas rare que notre attention soit attirée par quelque chose d’autre qui nous faisait rêver. Dans une définition, un nouveau mot inconnu surgissait, dont il fallait comprendre le sens; puis un autre encore nous surprenait. C’était sans fin. On pouvait se sentir conquérant. Il en est ainsi avec Le Dictionnaire Passionné du tango.

Le lecteur s’évade à la milonga, glisse imperceptiblement dans la danse et dans la musique. Une parenthèse s’ouvre dans sa vie quotidienne, un lieu où il échappe à la routine, avec parfois un sentiment d’exotisme. Les raisons sont multiples de ne pas se déplacer… Ici le mauvais temps, là une envie de se cocooner, dernièrement une pandémie… Pourquoi alors ne pas lire ? Si l’idée d’une encyclopédie dont le thème serait le tango peut sembler fastidieuse, il n’en est rien. L’évasion est au rendez-vous.

Ces sept cents pages abordent tout l’univers du tango depuis sa création. On n’y parle de musique, de danse et de poésie, mais surtout des hommes et des femmes qui les ont créés: compositeurs, musiciens, poètes, chanteurs, danseurs et autres acteurs. Tout un art de vivre sous nos yeux !

Le Dictionnaire Passionné du Tango est un livre qui invite à la flânerie…  Pas très flatteur pour un ouvrage qui se veut sérieux – et qui l’est. Et pourtant, il traine dans le salon, sur la table du petit déjeuner, à l’atelier ou dans le fauteuil de mes nuits d’insomnies. Ouvert au hasard, j’y ai lu cette nuit un article sur Maria Nieves, qui m’a entrainé vers Maria de Buenos Aires, puis Horacio Ferrer, pour aller encore vers le nom et adjectif “portègne”… Vous l’avez compris, ce “dictionnaire” invite au voyage.

Bonnes Lectures.

Valérie Duramé

 

La Maîtresse de Carlos Gardel - Mayra Santos-Febres 02

Septembre 2021

La maîtresse de Carlos Gardel

Roman de Mayra Santos-Febres (2019)

Traduit par François-Michel Durazzo

La maîtresse de Carlos Gardel roman de Mayra Santos-Febres, publié aux élégantes éditions Zulma en 2019, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo.

En avril 1935, Carlos Gardel triomphe pendant vingt-sept jours à Porto Rico, avant de continuer sa tournée latino-américaine au terme de laquelle un accident d’avion lui sera fatal. Mêlant la fiction et l’histoire, Mayra Santos-Febres imagine, dans son livre passionnant comment une jeune infirmière noire, Micaela, rencontre le Zorzal et devient sa maîtresse.

“Le tango aussi peut soigner” dit Gardel. Micaela n’a pas oublié combien sa rencontre avec l’icône du tango lui a permis de s’émanciper, de choisir sa vie… Elle nous raconte son enfance passée auprès de sa grand-mère, puissante guérisseuse qui, bienveillante, lui transmet ses connaissances sur les plantes. Ces secrets sont les leviers qui lui permettent d’étudier à l’école de médecine tropicale, à laquelle la pauvreté ne lui permet pas d’accéder.

On demande à la guérisseuse de soigner le chanteur discrètement, il a perdu sa voix. Micaela et sa grand-mère préparent un remède “le cœur de vent” administré avec les incantations nécessaires. Sous le sortilège des plantes, Gardel raconte sa vie dans un demi-délire: son enfance pauvre auprès de sa mère adorée, et comment il est devenu le chanteur adulé des foules. Invitée au théâtre par l’artiste Micaela hésite, doit-elle y aller? Sa grand-mère l’y encourage. “Ne rate pas le concert de cet homme, Micaela. Il y a des gens qui peuvent nettoyer l’âme de toute une foule. Ça aussi, c’est guérir (…) Tout ce qu’il a à faire c’est d’ouvrir la bouche et chanter.”

Abandonnant tout, Micaela devient la maîtresse de Carlos Gardel pendant la parenthèse merveilleuse de la tournée à Porto Rico, découvrant l’envoutement de la sensualité. Cette période sera “un repos d’elle-même”. Mais ce n’est pas une romance ; elle comprend qu’elle doit vivre sa vie. Rendue plus forte, elle reprend ses livres pour exercer sa liberté et devient le médecin qu’elle souhaitait être.

Les pages de ce superbe roman rempli de soins, de magie et de tango se lisent d’une traite. L’héroïne, fascinante, porte la voix engagée de Mayra Santos-Febres, juxtaposant le luxe dans lequel vit une vedette internationale, avec la misère de Porto Rico surpeuplé. Ses points de vue lucides sur ce dénuement n’empêchent pas une écriture poétique, à laquelle se mêle la nostalgie de ce qui aurait pu exister, propre au tango.

Bonne lecture.

Valérie Duramé